Paris avec les yeux d’une Sudiste
On me demande parfois pourquoi Paris occupe une place si importante dans Le Nénuphar.
Je crois que la réponse tient précisément au fait que je n’y ai jamais vécu.
Je suis née à Marseille. J’y ai grandi, partageant mon enfance avec le département du Var, entourée de collines et de cette Méditerranée dont on finit parfois, à force de la côtoyer chaque jour, par oublier le caractère extraordinaire.
C’est un phénomène curieux : nous cessons souvent de voir ce qui nous entoure, d’en apprécier la beauté lorsque cela devient notre quotidien.
Les Marseillais oublient parfois de lever les yeux sur Notre-Dame de la Garde, de s’émerveiller devant le Vieux-Port ou les calanques. Je pense d’ailleurs que ce phénomène est général : les habitants de n’importe quelle ville finissent par traverser des paysages exceptionnels sans même les regarder.
Il suffit pourtant qu’un touriste, ou encore un ami de passage s’arrête, s’émerveille ou photographie ce que nous ne voyons plus pour que notre regard change à nouveau.
Je crois que c’est exactement ce qui m’est arrivé avec Paris.
Ne l’ayant jamais habitée, j’ai développé à sa rencontre un regard d’émerveillement. Chaque séjour était une nouvelle découverte; chaque promenade devenait une invitation à observer autrement. Les façades, les jardins, les cafés, les cimetières, les stations de métro, les détails les plus discrets semblaient porter une histoire.
Le Paris du Nénuphar n’est donc pas celui d’une habitante.
C’est celui d’une visiteuse qui peut se permettre de prendre du temps pour lever les yeux, d’une Sudiste qui continue de s’émouvoir devant une rue pavée, une tombe oubliée du Père-Lachaise, un rayon de soleil sur les pierres de Montparnasse ou le bruissement des feuilles dans un jardin parisien, celui-là même que Dutronc décrivait dans sa chanson « Le petit jardin ».
Peut-être est-ce finalement cela que cherchent aussi mes personnages : retrouver un regard capable de s’émerveiller de ce que l’habitude rend invisible ?
Car l’essentiel ne disparaît jamais vraiment : il attend simplement que quelqu’un accepte de le regarder à nouveau.
Les lieux dans Le Nénuphar : l’immeuble, le Père-Lachaise et Paris comme personnages
Les lieux occupent dans Le Nénuphar une dimension presque organique. Ils ne sont jamais neutres. Ils façonnent les personnages autant qu’ils les accueillent et racontent même parfois autant que les voix.
Dans ce roman polyphonique, il n’y a pas seulement plusieurs personnages, il y a aussi une véritable géographie émotionnelle qui fonctionnerait presque comme entité.
L’immeuble d’Edgar Quinet : 4e personnage du roman
L’immeuble dans lequel vivent Juliette, Églantine et Paolo agit presque comme un personnage à part entière. Véritable quatrième personnage du roman, il devient le point de convergence de trois solitudes, un espace clos où se croisent sans vraiment se rencontrer ces existences blessées promises à se transformer au contact les unes des autres. L’immeuble devient ainsi bien plus qu’un lieu d’habitation : il est LE trait d’union invisible entre ces âmes blessées que tout semblait pourtant séparer.
Le Père-Lachaise : une personnification qui oscille entre mémoire et renaissance
Dans Le Nénuphar, le cimetière du Père-Lachaise à Paris dépasse largement le simple statut de décor. Il devient un lieu vivant, et est également comme personnifié.
Pour Églantine, Le Père-Lachaise est intimement lié à son passé. C’est là que reposent nombre de ses anciens patients. Elle en connaît les allées, les détours et les secrets par cœur. Chaque tombe raconte une histoire. Chaque recoin porte une trace de ce qu’elle fut, de ce qu’elle a perdu, de ce qu’elle peine encore à affronter.
Pour Juliette, il revêt une dimension émotionnelle. Il est un lieu de beauté, de poésie et de romantisme. Elle s’y rend pour apprivoiser l’idée de sa propre fin, sans tristesse ni morbidité, mais avec cette volonté singulière de se familiariser avec ce qui l’attend. Si un “après” existe pour elle, elle l’imagine presque naturellement ici.
Quant à Paolo, ce lieu cristallise une douleur plus intime encore. Une sculpture en forme de nénuphar veille sur la tombe d’une défunte mystérieuse, dont le nom résonne symboliquement avec l’univers floral du roman.
Carrefour des morts comme des vivants, le Père-Lachaise devient ainsi un lieu de passage, de rencontre et de transformation. Il relie les destins, accompagne les évolutions intérieures et participe pleinement à la progression de l’intrigue. Car dans Le Nénuphar, il n’est en fait presque question de mort. Il est surtout question de ce que les vivants choisissent encore d’y déposer… et d’y faire fleurir.
Paris dans « Le Nénuphar » : jazz, poésie et mémoire culturelle
Paris, dans Le Nénuphar, est également un écrin vivant. La ville devient, elle aussi, un personnage à part entière, traversé par le jazz, la poésie, la littérature et la mémoire culturelle. Un Paris intemporel, vibrant, mélancolique et lumineux, traversé par les ombres du passé autant que par la beauté du présent.
La musique y plane comme une présence constante. Le jazz de Duke Ellington, l’univers poétique de Boris Vian, la sensibilité de Piaf, la force de Brel et beaucoup d’autres encore sont autant de voix qui habitent le roman en filigrane. Ces œuvres nourrissent chacun des personnages, épousent leurs émotions et donnent au récit une texture singulière, presque musicale.
Car Le Nénuphar est aussi un roman qui s’écoute. Il porte en lui l’héritage d’artistes que j’ai pris plaisir à honorer, de musiciens, d’écrivains et de poètes qui continuent d’irriguer notre imaginaire collectif.
À travers eux, le roman célèbre une certaine idée de l’art : celle d’un langage universel capable de relier les êtres, de transcender les blessures et de remettre de la beauté là où tout semblait vaciller.