Narration & Style

Les contraintes d’écriture…

L’architecture invisible du Nénuphar

L’écriture du Nénuphar a représenté un véritable défi de construction.

Parce qu’il s’agit d’un roman choral à narration polyphonique, chaque personnage devait posséder une voix singulière, immédiatement identifiable, avec son propre rythme, sa sensibilité, son langage et sa manière d’habiter le monde. Il était essentiel que le lecteur puisse reconnaître instinctivement qui parle, non seulement par le contenu, mais par la texture même de l’écriture.

Juliette, Églantine, Paolo et les autres ne pouvaient pas penser, ressentir ou s’exprimer de la même manière. Chacun devait porter une vérité propre, fidèle à son histoire, à ses blessures et à sa personnalité.

Mais au-delà du travail stylistique, l’exigence de cohérence était immense…

Comme dans toute grande narration chorale, chaque trajectoire devait s’inscrire dans une mécanique rigoureuse : emplois du temps, déplacements, rencontres, absences, souvenirs, interactions… Tout devait s’emboîter avec précision. Il fallait faire coexister plusieurs agendas simultanément, veiller à la concordance des temporalités, relier le visible et l’invisible, l’intime et le collectif.

Le roman repose ainsi sur un délicat tissage de liens : entre les vivants, entre les morts, entre les morts et les vivants, entre le passé et le présent.

Cette architecture nécessitait un plan particulièrement rigoureux. Pourtant, malgré cette structure très pensée, certains personnages se sont imposés d’eux-mêmes au fil de l’écriture.

Ce fut le cas de Jonas et de Colin, par exemple.

Ils n’étaient pas prévus initialement, mais ils ont trouvé leur place presque naturellement, portés par une nécessité poétique, par l’urgence de la romance ou encore par les besoins intérieurs des autres personnages. Ils se sont imposés comme si le roman lui-même réclamait leur présence.

C’est sans doute ce qui caractérise le mieux l’écriture de ce roman contemporain : un équilibre constant entre maîtrise et lâcher-prise, entre rigueur structurelle et surgissement inattendu.

La grammaire de l’ancrage : une singularité stylistique du roman Le Nénuphar

Certains lecteurs s’étonneront peut-être de voir ce récit s’autoriser quelques écarts avec la stricte concordance des temps traditionnelle, notamment dans l’alternance volontaire entre conditionnel et futur au sein d’une narration pourtant ancrée dans le passé.

Il ne s’agit ainsi ni d’une maladresse, ni d’un oubli, mais d’un parti pris bien spécifique qui participe à la construction du roman psychologique : la Grammaire de l’Ancrage.

Ce choix n’est ni une négligence ni une hésitation grammaticale. Il procède d’une intention stylistique précise : celle de restituer une parole intérieure vivante, immédiate, parfois plus proche du flux de conscience sans relever pour autant du monologue intérieur traditionnel.

Dans ce roman, le temps ne se plie ainsi pas forcément de manière systématique à une académique règle de concordance automatique, mais à la vérité psychologique du personnage.

La narration polyphonique : une vérité en mosaïque

Si le lecteur relève des nuances, voire des omissions, dans le récit d’un même événement par différents personnages, qu’il y voit le cœur même de mon projet littéraire.

Dans la vie comme dans ce livre, la « cohérence » absolue est un leurre de la raison. Chaque personnage possède sa propre focale narrative, dictée par son intériorité.

Le Filtre de l’Émotion : un personnage blessé (comme Églantine) occultera la présence d’un tiers pour ne se souvenir que de la morsure de l’affront. Là où l’un voit une rencontre solennelle, l’autre ne voit que le vide de ses propres mains.

Le Détail à Retardement : la mémoire n’est pas un enregistrement linéaire. On ne relève parfois un détail (un regard, une odeur, une présence) que bien après l’événement, quand le choc est passé. Ce qui est « oublié » par l’un est « majestueux » pour l’autre et pourra le devenir pour le premier une fois certaines avancées effectuées.

L’Espace Subjectif : ce livre ne propose pas une vérité unique, mais une vérité polyphonique. Ce que certains appelleraient « incohérence » est ici la preuve de la sincérité du personnage : il ne raconte pas ce qui s’est passé de manière objective, il raconte ce qu’il a vécu.

Le récit ne se situe pas dans les faits, mais dans l’écart entre les regards. C’est dans ce « trou de mémoire » ou dans ce « détail magnifié » que se cache la véritable identité de mes protagonistes.

Le Nénuphar est traversé par une conviction simple : nous passons parfois une vie entière à poursuivre l’accessoire en oubliant l’essentiel.

Le Nénuphar : un roman sur une nouvelle forme « d’essentialisme » en tant que quête de l’essentiel.

À travers ses personnages, Le Nénuphar développe une réflexion à la croisée de l’existentialisme et de l’essentialisme.

Le roman interroge une question simple mais fondamentale : qu’est-ce qui demeure lorsque l’on retire le bruit, les apparences et le superflu ?

Au fil du récit, les trois personnages principaux de l’œuvre vont découvrir que le bonheur ne réside ni dans l’accumulation ni dans la performance, mais dans la qualité de notre présence au monde, aux autres et à nous-mêmes. La littérature, la musique, la poésie et l’art deviennent alors non pas des échappatoires, mais des chemins privilégiés pour retrouver ce qui fait la valeur d’une existence.

L’essentialisme dans un sens purement minimaliste : tel serait le courant de pensée du livre…Un essentialisme différent de celui des livres de philosophie… Un essentialisme dépourvu d’appartenance à un courant spécifique. Juste une quête de l’essentiel, de ce qui fait notre essence même.

Car il explore un chemin de dépouillement intérieur : celui qui consiste à écarter peu à peu le bruit, les apparences et les faux besoins pour retrouver ce qui nourrit profondément l’existence. Ce qui nous fait réellement vibrer… L’amour, la beauté, la création, la présence à l’autre, la capacité d’émerveillement devant une fleur, un pétale, un papillon, une mélodie,un macaron, une tombe : autant de réalités discrètes parfois même loufoques et étrangement dérisoires ou anodines, mais fondamentales car elles donnent un véritable sens à une vie.

Comme le nénuphar qui s’élève au-dessus des eaux, les personnages principaux et secondaires apprendront que l’essentiel n’est pas toujours ce qui prend le plus de place, mais souvent ce qui demeure lorsque tout le reste s’efface.

Note de l’autrice

Si « le nénuphar » est un livre qui poursuit une quête de l’essentiel c’est également un livre qui cherche à briser les codes de nos habitudes purement culturelles ainsi que de l’idéologie… Car l’idéologie, tout comme la codification, sont d’une rigidité absolue qui nous enferme dans un carcan de principes et nous empêche parfois de penser par nous-mêmes en faisant planer sur notre conscience le fardeau de l’interdiction morale. Alors on se contraint, en s’interdisant certaines choses sous prétexte qu’elles ne sont justement pas conformes. J’essaie de ne pas me complexifier la vie… Je vous avouerais ne pas y parvenir parfois… En effet, ce n’est pas toujours évident, car c’est un peu le propre de l’être humain que de collectionner la complexité et de l’afficher fièrement tel un ornement en public. Or, nous perdons parfois trop de temps à résoudre des difficultés qui n’en sont pas vraiment.

J’aime les choses simples. Les choses vraies. Vraies car elles suivent ce que notre être profond nous dicte intérieurement. Je n’aime pas marcher dans les traces à demi effacées des sentiers battus. Je préfère œuvrer pour trouver ma propre voie et laisser mes propres empreintes. Qui a dit qu’il fallait s’obliger à honorer telle ou telle chose de telle ou telle manière? L’essentiel ne réside-t-il pas dans le fait de déjà vouloir les honorer tout court? N’est-ce pas là déjà une promesse de respect? J’admire ce qui sort du commun… Pas forcément l’excentricité ni la démesure. Non, il n’est pas nécessaire de cultiver les extrêmes pour se démarquer, loin s’en faut. Juste ce qui échappe à l’admiration, nous échappe tout court parce que c’est trop banal… Tellement banal que c’en devient invisible. Regarder un papillon voler, voir la poudre de ses ailes s’envoler dans une timide poudre de paillettes, sentir les fragrances des fleurs dont les exhalaisons sont exacerbées par le souffle du vent, toucher des pétales séchés et s’émouvoir de constater amèrement qu’ils ne soient plus, faire des colliers de plumes, remplacer les gerbes de fleurs par des ribambelles de cailloux colorés…

Parce qu’un livre ne doit pas rester lettre morte… Et la beauté de la vie encore moins, permettez-moi de vous laisser entrer à Edgar Quinet, Paris 14e arrondissement… Histoire que vous ressentiez vous aussi l’essentiel vous caresser l’âme…